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22/01/2014

L'adjectif "nécessaire"

"j'ai toujours eu l'impression que les vrais militants sont comme des femmes de ménages, travail ingrat, quotidien, nécessaire."

François TRUFFAUT, Lettre à Jean-Luc GODARD (extrait)

Vous pouvez lire la lettre presque complète (et d'autres) ici: lien.

 

14/01/2014

Ca cause...

Je ne dis pas pour tout le monde, mais tout de même, je trouve que ça cause, ça cause beaucoup, ça cause trop.

Ca jacte à plus soif, sur le trio vaudevillesque, pris le casque dans l'appartement de la rue du Cirque.

Ca cause, donc, mais une chose est sûre : ça ne sait pas.

Mais c'est ça qui est bon, mon vieux, de n'rin savoir et ed'causer quand même.

Je ne dirai pas que les ceusses qui causent jouissent de tout ça, que ça les excite bien cette histoire de tromperie, si c'en est une.

Je ne le dirai pas parce que je n'en sais rien, et j'aime mieux ne pas le savoir.

Bref, avant de juger, même, de la goujaterie réelle ou supposée d'un homme sur une question qui n'aurait pas dû être posée, dans la mesure où le tocard* qui la posait se foutait pas mal de la santé de Valérie Trierweller, qu'on se demande gentiment, chacun dans notre coin, le rôle qu'on joue dans cette mascarade journalistique.

De Gaulle reconnaitra les siens.

En attendant le MEDEF se porte bien.

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* Comment je sais que c'est un tocard ? M'enfin, c'est une conférence de presse, le public est exclusivement composé de journalistes, donc de tocards. Tocards à carte de presse, à allocation pour frais d'emploi forfaitaire, au doigt doctement tendu en direction des "efforts à faire" par la plèbe, du cancer de divers corporatismes, etc.

Je les connais bien. Nous n'avons pas fait la guerre ensemble.

10/01/2014

"Alors j'ai couru (...)", Maurice Genevoix, "Ceux de 14" (extrait)

"Bonsoir ! Tu rentres ?"

J'ai sursauté à l'apparition brusque d'un homme que je n'avais pas entendu approcher. Un reste de jour me laisse reconnaître son visage anguleux, ses yeux durs et saillants, sa moustache d'un roux éteint.

"Bonsoir, Ravaud. D'où sors-tu ?

- Moi ? J'étais là, dans le champ. Je t'ai vu au moment où tu venais de passer. Alors j'ai couru, pour faire route avec toi.

- Et que faisais-tu, dans ce champ ?

- Je peux bien te le dire : je regardais les tombes."

Il secoue brusquement la tête :

"Parlons d'autre chose, veux-tu ? J'en ai assez, de cafarder, depuis huit jours !

- Alors, ça dure ?

- Toujours.

- Viens  dîner chez Davril tout à l'heure...

- Non, pas encore."

Nous marchons côte à côte, sans rien dire. Une faible lueur rôde encore au bas du ciel. Le plateau est noir, à l'infini.

"Vois !" me dit Ravaud.

Il a posé une main sur mon épaule, et son bras étendu me montre, près de nous, debout sur le bord du fossé, la haute silhouette d'une croix : celle qui garde la tombe des artilleurs.

Nous nous sommes arrêtés. la voix sourde et lointaine, il parle :

"Encore une !... Là-haut, dans le champ, à peine a-t-on quitté la route qu'on bute contre elles à chaque pas. On n'ose plus marcher, ni avancer, ni reculer. Tout à l'heure, dans la nuit qui venait, il y a eu un moment où j'ai cru que la surface du champ remuait... Allons-nous-en."

Nous reprenons notre marche, accélérant nos pas pour échapper plus vite à l'angoisse qui nous étreint le coeur. Au profond du ciel encore clair, les premières étoiles apparues scintillent déjà d'un éclat vif.

"Il fera encore froid cette nuit, dit Ravaud ; mais la prochaine journée sera belle. N'est-ce pas ta compagnie qui va demain aux Eparges ?

- C'est la 7ème, oui. Mais nous sommes détachés au village, pas au ravin. Sais-tu...

- Sais-tu quoi ?

- Non, rien."

Un silence passe, alourdi de nos deux songeries. Et soudain, faisant écho à mes pensées, la voix de mon compagnon murmure :

"On a enterré Marnier à Mesnil, hier soir."

Je dis seulement :

"Je me doutais que ce serait là", tant il me semble naturel que ses premiers mots aient été pour répondre à la question que j'avais tue.

Il s'est arrêté de nouveau, m'a pris le bras, m'a regardé au fond des yeux :

"As-tu jamais songé aux autres morts, ceux que nous n'avons pas connus, tous les morts de tous les régiments ? Le nôtre, rien que le nôtre, en a semé des centaines sur ses pas. Partout où nous passions, les petites croix se levaient derrière nous, les deux branches avec le képi rouge accroché. Nous ne savions même pas combien nous en laissions : nous marchions... Et dans le même temps d'autres régiments marchaient, des centaines de régiments dont chacun laissait derrière lui des centaines et des centaines de morts. Conçois-tu cela ? Cette multitude ? On n'ose même pas imaginer... Et il y encore tous ceux que les guimbardes ont cahotés par les routes, saignant sur leur litière de paille, ceux que les fourgons à croix rouge ont emmenés vers toutes les villes de France, les morts des ambulances et les morts des hôpitaux. Encore des croix, des foules de croix serrées à l'alignement dans l'enclos des cimetières militaires. "

La voix, tout à l'heure contenue, d'instant en instant est devenue plus forte, puis de nouveau s'est affaissée :

"Mais j'entrevois, dit-elle, un malheur pire que ces massacres... Peut-être, ces malheureux seront-ils très vite oubliés... Tais-toi, écoute : il seront les morts du début, ceux de 14. Il y en aura tellement d'autres ! Et sur ces entassements de morts, on ne verra que les derniers tombés, pas les squelettes qui seront dessous... Qui sait, même ? Puisque la guerre, décidément, s'accroche au monde comme un chancre, qui sait si ne viendra un temps où le monde aura pris l'habitude de continuer à vivre avec cette saleté sur lui ? Les choses iraient leur train, comprends-tu, la guerre étant là, tolérée, acceptée. Et ce serait le train normal des choses que des hommes jeunes fussent condamnés à mort."

Il se tait. Nous entrons en forêt. Je distingue à peine sa silhouette.

"Mon mal, vois-tu, a été de comprendre un peu plus tôt que beaucoup d'autres que cette guerre allait durer, durer... C'est entré en moi comme un choc, si brutal que j'ai été tout de suite démoli... Mais ça passera. Je me reprendrai."

Les cimes des arbres, au-dessus de nos  têtes, se balancent avec douceur ; les étoiles luisent à travers les ramilles. Nous entendons devant nous, sur la route, le pas égal d'une sentinelle.

"Halte-là !"

L'homme nous reconnait, nous passons. Autour de nous, c'est toujours la forêt, la rumeur des grands hêtres secoués. Mais des fumées errent sous la futaie, blanches et parfois rougies par un sursaut de flamme. A les voir, un sentiment chaud nous pénètre, une obscure sécurité : nous ne sommes plus seuls. Le bivouac nous accueille, dont nous sentons la vie éparse dans la nuit. Des hommes passent, ombres chinoises sur les fumées. Un brasier, près du fossé, flamboie sous un coup de vent : et des visages rudement éclairés, clignant des yeux à la vive lumière, regardent vers la route obscure où viennent de sonner nos pas.

A mon tour, je le prends par le bras, serrant un peu l'étreinte de mes doigts :

"Reste avec moi... Viens dîner chez Davril."

Et il me suit."

Maurice GENEVOIX, Ceux de 14, "Nuits de guerre"

20-21 octobre 1914 (pp. 301-303)

 

Si vous avez lu en entier cet extrait daté des 20-21 octobre 1914, et pour savoir sa tristesse et sa douceur, apprenez que le dénommé Ravaud, la nuit précédente, tremblait malade dans sa tranchée "pleine de feuilles pourries", refusait d'aller se chauffer dans la guitoune abritée de Davril : "il avait envie d'être seul : une crise de noir."