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14/02/2014

Aux morts, à ceux de 14

J'ai donc lu Ceux de 14, de Maurice GENEVOIX, quelle tragique merveille d'humanité...

J'en copie ici quelques extraits, mais j'ai noté presque autant de références de passages que l'ouvrage comporte de pages et pour bien faire il faudrait le copier en entier, comme un brave clerc anglo-normand.

Je n'en aurai pas la patience, et vous irez s'il-vous-plait, en librairie.

 

Ceux de 14, de Maurice GENEVOIX (Points, Grands romans). Sachez seulement que l'auteur y relate son passage parmi "ceux de 14", jusqu'à la blessure qui le verra réformer. Genevoix servait comme sous-lieutenant dans la 106è régiment d'infanterie - son témoignage est dédié à ces hommes.

 

  • P. 115, jeudi 24 septembre 1914 :

"Ils se taisent. Ils marchent à pas pesants, derrière moi. Je sens leur fatigue à travers la mienne."

 

  • Pp. 118-119, vendredi 25 septembre :

"Ils sont là-bas, quelque part, tapis aux pieds des collines et guettant la minute favorable où ils pourront se ruer à l'assaut. Vers le sud aussi, ce sont eux : ils ont pris Hattonchâtel, Saint-Maurice ; ils se sont lancés à travers les futaies et les taillis. Ils tiennent Saint-Rémy, Vaux-les-Palameix. Hier, ils ont avancé jusqu'à presque atteindre la route de saint-Rémy à Mouilly.

Où sont-ils ce matin ? Et quel est notre rôle à nous ? On ne nous a rien dit, comme d'habitude.

Pourquoi ce parti paris de silence ? On nous ordonne : "Allez là." Et nous y allons. On nous ordonne : "Attaquez." Et nous attaquons.  Pendant la bataille, du moins, on sait qu'on se bat. Mais après ? Bien souvent c'est la fusillade toute proche, les obus dégringolant en avalanche qui disent l'imminence de la mêlée. Et lorsqu'une fois on s'est battu, des mouvements recommencent, des marches errantes, avance, recul, des haltes, des formations, des manœuvres qu'on cherche à s'expliquer, et que généralement on ne s'explique pas. Alors on éprouve l'impression d'être dédaigné, de n'obtenir nulle gratitude pour le sacrifice consenti ; on se dit : "Qu'est ce que nous sommes? Des Français à qui leur pays a demandé de le défendre, ou simplement des brutes de combat ?"

Aux jours de la retraite, avant la Marne, on nous a laissés croire que nous allions embarquer à Bar-le-Duc, pour nous rendre à paris où des troubles menaçaient d'éclater. Des capitaines répétaient cette bourde, parce qu'au moins elle expliquait nos étapes vers le sud, parce qu'elle leur était une clarté. Ils l'avaient accueillie aussitôt, ayant besoin de savoir et de croire.

Une fois, une seule, on nous a parlé : c'était le matin du 6 septembre. Le capitaine nous a réunis, et rapidement, en quelques mots, il a esquissé la situation des armées en présence et nous a exposé ce que nous allions faire. Rien de plus. Il ne nous a pas révélé quelle bataille décisive allait s'engager ce jour-là ; lui-même ne le savait pas. Et pourtant ce fut assez : une lumière était en nous. On nous demandait quelque chose ; on nous disait : "Voilà ce qu'il faut que vous fassiez ; nous comptons sur vous." Et c'était bien.

Mais hier, quand nous avons quitté le bivouac près de la ferme, nous avons marché à l'inconnu, dans l'angoisse trouble de ce qui allait se passer. On nous lançait en pleine tourmente à une heure difficile entre toutes, l'ennemi avançant avec une résolution forcenée, nos troupes perdant du terrain, lâchant pied jusqu'à laisser libre la route de Verdun. Toute la science des états-majors ne pouvait plus rien là contre. Nous arrivions, nous luttions, nous tenions ou nous étions bousculés à notre tour. Dès lors nous étions tout. Dès lors il était juste, il était raisonnable de nous dire combien lourde, mais combien exaltante était notre tâche.

Nos soldats sont incapables de se résigner à ignorer. Lorsqu'on leur donne un ordre que rien n'explique à leur jugement, ils obéissent, mais en grognant. Ils disent : "On se fout de nous." Ils disent encore, en lançant leur sac sur leurs épaules, d'un mouvement hargneux : "Marche, esclave !" Et ce n'est pas risible.

Assurément, il y a des choses qu'il est utile de cacher aux combattants. Il y en a d'autres qu'on pourrait, qu'on devrait donc leur révéler. L'incertitude complète énerve leur courage. On les y laisse, trop souvent, comme à plaisir."

 

  • P. 136, lundi 28 septembre :

"Sifflotant, les mains dans mes poches, je vais jusqu'au carrefour voisin. Le capitaine Rive est là, fumant les sempiternelles cigarettes qu'il roule en des feuilles invraisemblablement longues. Il me montre un Allemand mort allongé sur l'herbe du bas-côté. On a recouvert son visage d'un mouchoir, et plié près de lui sa capote. Sa tunique déboutonnée s'entrouvre sur une chemise sanglante. Ses mains très blanches s'abandonnent, souples encore et presque vivantes, elles viennent de se dénouer après les crispations dernières de l'agonie, ce ne sont pas les mains rigides de ceux que la vie a quittés depuis des heures.

"Il vient de mourir ? dis-je au capitaine.

- Il y a cinq minutes, répond-il. On l'a trouvé dans les bois, on le portait ici au moment où nous arrivions. Il était tombé depuis trois jours, dans un assaut. Trois jours et trois nuits entre ces lignes ! Il mourait de froid et d'inanition bien plus que de ses blessures, lorsqu'une de nos patrouilles l'a recueilli au petit jour. Un grand beau gaillard, n'est-ce pas ?"

Oui, et de mise soignée. Le drap de l'uniforme est moins grossier que le drap de troupe. La culotte est ajustée aux genoux, les bottes de cuir fauve dessinent les jambes vigoureuses.

"Un officier ? dis-je.

- Lieutenant de réserve, probablement commandant de compagnie. Mais je n'ai eu ni le temps, ni le désir de l'interroger. Il avait demandé, en français, un officier parlant l'allemand. On est venu me chercher. Quand je suis arrivé, il était étendu au revers du fossé, les yeux virant, les lèvres bleues, moribond déjà mais entièrement lucide. Il m'a confié des papiers personnels, des lettres, et m'a prié de les faire parvenir aux siens en les prévenant de sa mort, par l'intermédiaire de la Croix-Rouge. Il m'a dicté leur adresse, m'a remercié ; et puis il a laissé aller sa tête et il est mort, sans un soupir : un homme."

Je regagne ma tranchée, perdu dans une songerie triste."

 

 

 

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Chaque mot, chaque virgule, à sa juste place, tel l'obscur soldat du rang connu seulement de son obscur lieutenant, est un hommage humble et lumineux à chacun de ces morts, ces blessés, tous ces hommes et ces femmes douloureux.

Merci.

 

Commentaires

Genevoix avait été placé par Norton Cru au tout premier plan : meilleur livre de témoignage, http://ceuxde14.wordpress.com/2013/12/11/genevoix-le-temoin-par-jean-norton-cru/
(ainsi que Galtier-Boissière,qui reçut l'une des meilleures notes sur la guerre de mouvement en 1915-1916 - Un hiver à Souchez).

Écrit par : Restif | 17/02/2014

Merci pour ce lien vers ce bel article. Une note renvoie à "Ma pièce" de Lintier, d'égale qualité du reste (tu dois pouvoir le trouver sur amazon, il a été réédité en un gros volume incluant la suite "Le tube 1233" que je n'ai pas encore lu); j'en doit la lecture au sieur Solko.

Galtier6boissière, ai lu des extraits chez Solko.

Mais ne parlons pas de notes et de classements, c'est bien assez d'évaluer de la sorte nos élèves !

Écrit par : tanguy | 18/02/2014

fred m'offert une version plus courte des lycées, mais bien émouvante

Écrit par : jos | 18/02/2014

Bonsoir Jos,
Je vous souhaite une bonne lecture (et un bon rétablissement). Fred est attentionné, comme toujours, à ce que je vois.

A bientôt

Écrit par : tanguy (démocrate et modéré) | 19/02/2014

Merci Tanguy, le "paradis" ou " l'enfer" ne veulent pas de moi..oui Fred est comme tu dis,plus encore, toi aussi je sais
je vais mieux...un peu de temps encore

allez bonnes vacances je t'embrasse

Écrit par : jos | 20/02/2014

Les commentaires sont fermés.